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Le modèle agricole français: entre productivité et écologie.

7 avril 2019 adminlaurart 0 Comments

Mardi 18 juin. Soirée sur l’avenir de l’agriculture en Bretagne et en France animée par Jean GLAVANY, ancien ministre de l’agriculture. A 20h30 a la salle des fêtes de Laurenan. Ouverture des portes à 20h. Adhérents 4€. Non-adhérents 6€.

Voici le compte rendu de la conférence préparé par notre présidente Monique LECLERC:

Jean Glavany à Laurenan

Une soixantaine de personnes ont accueilli Jean Glavany le mardi 18 juin à Laurenan, pour l’écouter parler de l’avenir de l’agriculture bretonne et française. Il a introduit son propos en affirmant ses convictions, et sa confiance : la France a toujours été une grande puissance agricole, et elle le restera ; cela est lié à sa géographie, son climat tempéré, et son économie ; nous avons tous des racines familiales fortes dans le monde rural ; et citant Mona Ozouf : « Le sentiment national est constitué de trois apports : le féminin, le littéraire et le terrien. » Les agriculteurs bretons ont toujours su s’adapter et sauront encore le faire : telle est sa conviction.

Il aborde ensuite une rapide description du modèle agricole français avec quelques chiffres : l’agriculture c’est 77 milliards de production annuelle, et 17% de la production européenne. La naissance de la politique agricole commune (la PAC) remonte à 1962, après le traité de Rome : l’agriculture française est alors liée à celle de l’Europe, et fait l’objet de compromis entre les différents intérêts de chaque pays. Dans un objectif de paix, les deux grands pays que sont la France et l’Allemagne se voient confier les missions de développement : à l’Allemagne, l’industrie et à la France l’agriculture. Ce modèle est fondé sur un mandat passé à tous les agriculteurs européens de produire plus, avec l’aide et le soutien de l’Europe. Assez vite on atteint la surproduction et on se souvient dans les années 70 des stocks de beurre dits « d’intervention ». Pour sortir de la surproduction et des baisses de prix, des mécanismes sont mis en place : les aides directes aux producteurs et les quotas pour encadrer ces productions, les aides à l’exportation et le soutien aux marchés. C’est le « premier pilier » de la PAC . Jean Glavany fait remarquer qu’alors, les libéraux ont combattu toutes les régulations des marchés.

Mais la PAC repose sur deux piliers : les aides directes, et aussi le développement rural : il faut inscrire les aides dans le développement des territoires. En même temps une nouvelle force s’exprime : l’idée de produire mieux et pas seulement plus, prendre garde à la qualité des sols et à la qualité des produits.

         Jean Glavany aborde ensuite la question de sa vision personnelle de cette évolution vers la qualité devenue de plus en plus pressante aujourd’hui : il a une conviction forte, il faut donner un mandat clair aux agriculteurs. Hier (en 62) le mandat était de produire plus pour nourrir la France. Aujourd’hui la demande de produits bio pose problème, le bio est plus cher et un certain nombre de consommateurs se tournent vers les produits bon marché ; le nouveau mandat de l’Europe n’est pas clair sur ces questions.

Sa deuxième conviction concerne la diversité des types d’agriculture : il existe de grands producteurs qui vendent leurs céréales sur les marchés selon les cours de la bourse, et des exploitations familiales plutôt dans les productions laitières. Il faut tenir compte de cette diversité ; or le syndicat majoritaire, la FNSEA, dit « Les agriculteurs : c’est moi ! » ; ce syndicat adopte généralement des positions très conservatrices, dictées par les grands céréaliers qui la financent.

Sa troisième conviction repose sur un constat : ce qui marche partout au plan économique, c’est l’alliance de la qualité et de l’organisation collective. Il donne l’exemple des cochons noirs de Bigorre, une espèce quasiment disparue dans le sud-ouest : l’alliance de plusieurs producteurs (65 actuellement) pour un projet de viande de porc de haute qualité a permis de rebondir, la production et la demande sont en augmentation constante. Ce projet collectif s’appuie sur un projet agro-environnemental cohérent basé sur la reforestation et l’élevage en plein air. Mais en Bretagne on constate qu’il n’existe pas de régulation du marché du porc.

Quel est le rôle de la PAC ? la PAC distribue 9 milliards d’euros à l’agriculture française, principalement en aides directes (7,6) et en aide pour le développement rural (1,4) : avant, les 80% des aides directes allaient aux grandes exploitations ; un progrès a été fait avec le découplage, et les 50 premiers hectares (réforme Le Foll), mais la répartition de ces aides reste très inégalitaire.

Quel est le poids économique des exportations ?  c’est un solde excédentaire de 10 milliards d’euros, qui se répartit entre les produits bruts (2 milliards) et les produits transformés, l’agro-alimentaire, 8 milliards. Les secteurs qui exportent le plus sont dans l’ordre : les vins et alcool ; les céréales ; le lait et produits laitiers ; la viande. L’activité agricole représente une grande richesse pour l’économie française.

Comment expliquer le taux élevé de suicides chez les agriculteurs ? C’est en effet un taux supérieur de 20% à la moyenne nationale. Selon l’Observatoire national des suicides en France, ce taux est stable depuis 40 ans, mais il est très variable selon les régions, la taille des exploitations et le facteur social : il y a plus de suicides en Bretagne que dans le Languedoc ; dans les petites exploitations que dans les grandes ; chez les célibataires que chez les hommes mariés et vivant en famille.

La question de l’écologie : comment faire évoluer les pratiques agricolesface aux nouvelles demandes des consommateurs ? Il faut souligner que la demande est diverse et qu’il faut des réponses diverses. D’abord, produire mieux en qualité et en goût, en sécurité alimentaire : depuis le problème de la vache folle, il a été décidé de mettre fin à l’utilisation des farines animales pour l’alimentation du bétail. Il faut aussi produire mieux pour générer plus d’emplois : mais la transition écologique ne pourra pas se faire à marche forcée : il faut du temps pour changer les pratiques, comme pour faire changer de route « un grand paquebot ». Jean Glavany donne alors trois pistes pour cette évolution. La première suppose de donner un message clair aux agriculteurs, mais dans la sérénité, un message démocratique et partagé par tous, au contraire des mots agressifs et de l’ « agribasching » : il n’y a pas d’accusé à désigner; or ce n’est pas le cas aujourd’hui. La deuxième piste repose sur une volonté politique chez les gouvernants : cela suppose de savoir se démarquer du syndicat majoritaire. Enfin la troisième piste : il faut savoir dépasser les résistances, avoir un projet, et savoir dans quelle direction on veut aller (envoyer un mandat sociétal clair). Deux exemples sont proposés : les CTE, ou contrats territoriaux d’exploitation , et le problème des algues vertes. Les CTE sont des contrats qui ont été inventés par Louis Le Pensec, ministre dans les années 90,et mis en œuvre en 99 ; ils permettaient de moduler les aides selon des critères à respecter et l’entretien du territoire rural, dans une démarche de diagnostic/ projet. Cette démarche de logique territoriale était complexe à mettre en œuvre, mais passionnante ; elle a permis de signer 120 000 contrats , soit un tiers des exploitations en France, qui ont pu bénéficier d’un petit pactole en échange de leur engagement. Mais en 2002, sous la présidence de Jacques Chirac, cette politique a été arrétée brutalement. De la même manière, le combat engagé pour lutter contre les algues vertes en Bretagne nord a commencé par une table ronde réunissant la FNSEA, la confédération paysanne et le préfet ; cela a donné lieu à un plan très interessant élaboré à l’époque par le préfet Claude Guéant ; ce plan a fonctionné 2 ans avant d’être annulé en 2002 : un vrai gfachis, constate Jean Glavany.

Pour conclure l’ancien ministre cite un député européen espagnol :

« La transition écologique sera organisée, ou subie, mais elle aura lieu ». Si elle est subie, on risque de voir se développer l’idéologie de la « Nature par-dessus tout » ; c’est un danger. Ce qui est souhaitable, c’est plutôt de l’organiser par le débat, la démocratie, la participation citoyenne, et l’envoi d’un mandat clair à l’agriculture : la référence à la raison et à la science.

Le débat de ce soir en est un exemple : il a donné lieu ensuite à une dizaine de questions.

Un agriculteur pose la question du bio et de la commercialisation par les grandes surfaces de produits d’importation de mauvaise qualité : on constate que les normes imposées ne sont pas les mêmes dans tous les pays.

J. G. répond qu’il n’existe pas de solution simple ; les normes doivent être unifiées, mais seule l’Europe en bloc peut imposer des régulations. Tous souhaitent que le bio ne soit pas un « business organisé » ; parlant du problème de la grande distribution J.G. déclare : « je suis pour une économie régulée, mais comment réguler la grande distribution ? Toutefois, on constate une baisse de fréquentation dans la grande distribution . De même sur le rapport à la mondialisation, c’est au niveau de l’Europe que les réponses doivent se faire : l’Europe est un géant économique, même si c’est encore un nain politique.»

         Comment défendre les petites laiteries locales (exemple de Ker Ronan) contre les géants comme Danone qui imposent leurs produits dans les grandes surfaces ? Ou les conserves Daucy qui subissent une baisse des prix malgré la loi « Egalim » ? La réponse est la même, la difficulté à réguler la grande distribution.

         Un autre question : pourquoi le vote Le Pen est-il si élevé en milieu rural/ J.G. pose alors le problème en terme de révolte économique, d’une part, et identitaire d’autre part. Il faut cesser de défendre le « chacun pour soi », et se parler, débattre sur le COMMUN ; être français, c’est aussi cela, se demander chaque matin ce que l’on peut faire pour son pays . Le Commun commence par l’école où il faut développer d’autres valeurs que l’individualisme. La cérémonie autour des sauveteurs en mer a été un symbole fort de ce que peuvent  être les valeurs du commun. Et de citer le livre de Jérôme Fourquet : « L’archipel français », qui  constate que la société française est « disloquée ». Et qu’il est nécessaire de retrouver ce que l’on a en communn, en particulier pour organiser les transitions. Sur le sujet du « commun », une élue de la commune  souligne les efforts pour organiser ces transitions, et la difficulté à amener tout le monde à discuter : J.G.  souligne le poids du syndicat majoritaire, et se demande pourquoi les autres syndicats (dont la Confédération paysanne)  n’ont pas su faire des propositions crédibles. Mais à la question des efforts des agriculteurs aujourd’hui pour faire évoluer leurs pratiques, il déclare qu’il faut dénoncer l’agribasching et défendre les progrès d’une agriculture raisonnée, qui est un passage obligé. Sur la questions des OGM, il déclare que c’est le type de débat qu’on a pas su poser correctement ; qu’il existe « des bons et des mauvais OGM » : les bons OGM seraient ceux qui sont l’objet des recherches de laboratoire, autour des plantes nécessitant moins d’eau, et que les militants ont eu le tort de faucher dans les serres de l’INRA ; et les mauvais OGM seraient les plantes de type soja produits à grande échelle par Monsanto et traitées au « Round up ». Les recherches sont au contraire à poursuivre et à protéger. Cet exemple est typique de l’affrontement stérile et de l’obscurantisme.

         Sur la question des intrants et de la chimie en agriculture, plusieurs remarques : oui, l’Espagne doit elle aussi respecter les normes imposées par l’Europe, les choses évoluent lentement, mais dans le bon sens. Quels effets de la chimie sur la santé : oui, on constate une augmentation des cancers, et quand une personne du public fait remarquer que l’utilisation des intrants ne baisse pas, J.G. répond que le virage est difficile à prendre, et que l’agriculture est « comme un gros paquebot » qui manœuvre très lentelment.

         Sur la question du Brexit, il déclare que les Anglais sont nos amis, mais « qu’ils partent » si c’est leur souhait, considérant qu’ils ont souvent été un frein à toutes les régulations venant de l’Europe.

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